Introduction
Il existe une tension structurelle que les outils d’évaluation conventionnels ne capturent pas : la distance entre ce qu’un acteur, organisation, institution ou marque, affirme faire et ce qu’il fait réellement, entre les engagements qu’il prend publiquement et les comportements observables qui les confirment ou les contredisent. Cette tension est une dimension constitutive de l’action collective dans des environnements complexes, une dimension qui conditionne la crédibilité, la légitimité et la performance durable de tout acteur qui s’engage dans la durée face à des parties prenantes exigeantes, et dont l’absence de mesure rigoureuse laisse les organisations et les institutions dans l’impossibilité d’évaluer objectivement l’écart entre ce qu’elles prétendent être et ce qu’elles font réellement.
Le programme de recherche NAS/BCI part de cette intuition et cherche à lui donner une forme opérationnelle rigoureuse, en construisant des outils de mesure formalisés et reproductibles capables de quantifier ce que les approches qualitatives décrivent sans mesurer et ce que les approches quantitatives mesurent sans relier à l’intention. Son ancrage intellectuel est délibérément transversal : la théorie narrative de Paul Ricœur sur l’identité comme fidélité à une promesse tenue dans le temps, la pragmatique du langage de John Austin sur la performativité des engagements discursifs, le sensemaking organisationnel de Karl Weick sur la cohérence comme condition de l’action collective, la notion de Basho que Kitaro Nishida développait comme espace de possibilité depuis lequel tout sujet perçoit, agit et se rapporte au monde, et la tradition autrichienne depuis Friedrich Hayek et Israel Kirzner sur la connaissance dispersée et l’alerte entrepreneuriale comme fondements irréductibles de la décision stratégique réelle.
C’est depuis cette architecture intellectuelle que le framework NAS/BCI a été développé, avec l’ambition de produire des mesures qui soient à la fois théoriquement fondées et empiriquement actionnables dans des contextes aussi différents que la stratégie de marque, l’évaluation des politiques publiques et la gouvernance des systèmes complexes.
Pourquoi mesurer la cohérence ?
La question peut paraître simple jusqu’à ce qu’on réalise que ni les sciences de gestion ni les sciences politiques ne disposent d’outils capables d’y répondre de manière rigoureuse et systématique. Les approches d’évaluation existantes se répartissent en deux familles qui se parlent rarement et qui partagent pourtant le même angle mort. La première famille mesure les outcomes, les résultats observables de l’action, sans les relier aux engagements qui les ont précédés : un taux de conversion, un niveau de dette publique, un score de satisfaction client sont des indicateurs de performance qui disent ce qui s’est passé sans dire si ce qui s’est passé est cohérent avec ce que l’acteur s’était engagé à faire. La seconde famille analyse les discours et les intentions sans les confronter aux comportements observables qui les confirment ou les infirment, produisant des interprétations qualitatives dont la richesse analytique ne compense pas l’absence de mesure reproductible et comparable dans le temps.
Ce que ces deux approches laissent sans réponse est précisément ce que Finn Kydland et Edward Prescott formalisaient dans leur analyse pionnière de l’incohérence temporelle des politiques publiques : la tension structurelle entre ce qu’un acteur rationnel annonce au temps t et ce qu’il a intérêt à faire au temps t+1, une tension qui produit des écarts systématiques entre engagements et comportements dont les conséquences sur la crédibilité et les anticipations des parties prenantes sont considérables et durables. Kydland et Prescott montraient ce phénomène dans le contexte de la politique monétaire, mais la logique s’applique avec une généralité remarquable à tout acteur qui prend des engagements publics dans un environnement où les parties prenantes forment des attentes sur la base de ces engagements et sanctionnent les écarts entre promesses et comportements réels, qu’il s’agisse d’une banque centrale, d’un gouvernement, d’une marque ou d’une organisation en transformation.
Mesurer la cohérence plutôt que les seuls outcomes ou les seuls discours, c’est donc introduire une dimension relationnelle dans l’évaluation, une dimension qui capture non pas ce qu’un acteur a produit ni ce qu’il a dit, mais la qualité de l’articulation entre les deux dans le temps, une articulation dont la stabilité ou l’instabilité est précisément ce qui détermine si les parties prenantes peuvent faire confiance aux engagements futurs de cet acteur ou si elles doivent les décôter systématiquement pour anticiper la dérive probable entre promesse et réalité. C’est cette dimension que le framework NAS/BCI cherche à rendre observable, mesurable et actionnable dans des contextes organisationnels et institutionnels où elle est aujourd’hui au mieux implicite, au pire totalement absente des dispositifs d’évaluation disponibles.
Le framework NAS/BCI : architecture générale
Le framework NAS/BCI repose sur une architecture duale qui distingue deux dimensions orthogonales de la cohérence, deux questions qui peuvent recevoir des réponses indépendantes et dont la combinaison produit un diagnostic que ni l’une ni l’autre ne pourrait produire seule. La première question est externe : dans quelle mesure le discours d’un acteur est-il aligné avec l’environnement narratif dans lequel il opère, avec les attentes, les cadres interprétatifs et les engagements de ses interlocuteurs ? C’est ce que mesure le Narrative Alignment Score, le NAS, un indicateur calibré sur une échelle de 0 à 100 qui évalue la congruence sémantique, structurelle et temporelle entre le discours de l’acteur et le discours de son environnement de référence. La seconde question est interne : dans quelle mesure les comportements observables de l’acteur sont-ils cohérents avec ses propres engagements, ses propres valeurs affichées et sa propre narrative institutionnelle dans la durée ? C’est ce que mesure le Brand Coherence Index, le BCI, un indicateur symétrique qui évalue la stabilité verbale, visuelle, expérientielle et temporelle de l’identité de l’acteur à travers ses canaux et ses points de contact.
L’orthogonalité de ces deux dimensions est le coeur de l’architecture du framework, parce qu’elle produit des profils diagnostics que les approches unidimensionnelles ne peuvent pas distinguer. Un acteur peut être fortement aligné avec son environnement narratif tout en étant intérieurement fragmenté, s’il adapte son discours aux attentes du marché sans maintenir de cohérence entre ses propres canaux et engagements. Un autre peut être très cohérent en interne tout en étant isolé narrativement de son environnement, s’il maintient une identité stable mais déconnectée des évolutions de son marché ou de son contexte institutionnel. La matrice 2x2 que produit la combinaison des deux scores identifie quatre profils stratégiques : l’acteur aligné et cohérent, qui est le profil optimal, l’acteur aligné mais inconsistant, l’acteur cohérent mais isolé, et l’acteur désorienté, dont les deux scores sont faibles simultanément, un profil qui signale une crise de légitimité structurelle dont les conséquences sur la confiance des parties prenantes sont généralement les plus sévères et les plus durables.
Le gap, défini comme la différence entre NAS et BCI à un moment donné, constitue la mesure synthétique de la divergence entre les deux registres, un indicateur dynamique dont l’évolution dans le temps révèle des séquences de convergence et de divergence qui sont plus informatives que les scores absolus pris isolément, parce qu’elles permettent d’identifier les phases où la cohérence se construit, se dégrade ou se reconstitue après une perturbation, et de relier ces phases aux décisions stratégiques ou aux événements contextuels qui les ont produites. Le framework opère sur des fenêtres temporelles glissantes de 24 mois, une durée suffisamment longue pour capturer les tendances structurelles et suffisamment courte pour détecter les dérives narratives dans un cycle trimestriel, une sensibilité temporelle qui est l’une des contributions méthodologiques les plus distinctives du programme par rapport aux approches existantes de mesure de la cohérence de marque ou d’évaluation des politiques publiques.
Axes de recherche
Le programme NAS/BCI se déploie actuellement selon deux axes empiriques dont les contextes d’application sont distincts mais dont la logique méthodologique est commune, une communauté de méthode qui est précisément ce qui démontre la généralité du framework au-delà d’un domaine d’application unique.
Axe 1 : cohérence de marque et stratégie organisationnelle
Le premier axe applique le framework aux organisations privées, marques, ETI et scale-ups, pour mesurer l’écart entre la narrative marketing qu’elles projettent et les comportements observables qui la confirment ou la contredisent à travers leurs canaux, leurs décisions commerciales et leurs interactions avec leurs parties prenantes. Dans ce contexte, le NAS mesure l’alignement entre le discours de la marque et l’environnement narratif de son marché, tandis que le BCI évalue la cohérence interne entre ses canaux owned, ses engagements de valeur et ses pratiques opérationnelles réelles.
La première publication du programme, présentée à l’AMA Global Conference en mai 2026, introduit le framework dans ce contexte et en démontre la faisabilité computationnelle sur un proof-of-concept synthétique de 33 mois dans un environnement B2B européen de conseil en développement durable, avec une sensibilité trimestrielle à la dérive narrative confirmée et un pipeline de traitement open-source dont la publication est prévue pour le second semestre 2026.
Axe 2 : cohérence des politiques publiques et crédibilité institutionnelle
Le second axe étend le framework au domaine de l’évaluation des politiques publiques, en proposant de mesurer l’écart entre les engagements fiscaux et institutionnels déclarés par les autorités publiques et les trajectoires macroéconomiques observées qui les confirment ou les infirment. Dans ce contexte, le NAS est construit depuis le registre indiciel des variables macroéconomiques, traitées comme un langage non intentionnel décrivant l’état du système, tandis que le BCI est reconstruit depuis le registre comportemental des décisions budgétaires et des actes discursifs engageants, traités comme des actes performatifs au sens d’Austin.
La seconde publication du programme, présentée à l’AEME en mai 2026, applique cette instanciation à la trajectoire fiscale française à travers cinq phases successives couvrant la période 1995-2024, en combinant des données macroéconomiques issues d’Eurostat avec un corpus structuré d’événements politiques codés selon leur orientation budgétaire et leur force performative. L’analyse démontre que l’incohérence entre registres est mesurable, non permanente et récurrente selon les cycles politiques, avec une divergence structurelle identifiée pendant les phases de consolidation annoncée et une convergence observée pendant les périodes de crise comme 2008-2012 et 2018-2022.
Perspectives
Les deux axes actuels ouvrent des directions de recherche dont le développement est en cours : l’extension de l’axe 2 à d’autres politiques publiques comme les politiques climatiques et la régulation de l’IA, l’application de l’axe 1 à des données organisationnelles réelles en collaboration avec des entreprises partenaires, et le développement d’une architecture technique enrichie intégrant des chaînes de Markov non homogènes, une couche d’audit blockchain pour l’immuabilité des mesures et des mécanismes de vérification formelle pour la robustesse des scores. Ces développements feront l’objet de publications ultérieures dont les soumissions sont en cours.
Publications et conférences
Measuring Brand Coherence: Introducing the NAS–BCI Dual-Metric Framework
Ce papier introduit le framework NAS/BCI dans un contexte de stratégie de marque B2B européen, en proposant une architecture duale qui mesure simultanément l’alignement narratif externe d’une marque avec son environnement de marché et sa cohérence interne à travers ses canaux et ses engagements. Un proof-of-concept synthétique sur 33 mois dans un environnement de conseil en développement durable démontre la faisabilité computationnelle du framework, sa sensibilité trimestrielle à la dérive narrative et la pertinence diagnostique de l’architecture duale NAS/BCI pour distinguer des profils stratégiques que les approches unidimensionnelles existantes ne permettent pas d’identifier.
Lire le résumé et télécharger le papierA Measure of Policy Coherence: Bridging Indicial Signals and Public Action
Ce papier propose une instanciation simplifiée du framework NAS/BCI appliquée à l’évaluation de la cohérence des politiques publiques fiscales, en distinguant un registre indiciel construit depuis les trajectoires macroéconomiques et un registre comportemental reconstruit depuis les décisions budgétaires et les actes discursifs engageants des autorités publiques. L’application empirique à la trajectoire fiscale française à travers cinq phases successives couvrant la période 1995-2024 démontre que le gap entre registres est mesurable, non permanent et récurrent selon les cycles politiques, avec une divergence structurelle identifiée pendant les phases de consolidation annoncée et une convergence observée pendant les périodes de crise.
Lire le résumé et télécharger le papierAffiliations et cadre institutionnel
Le programme de recherche NAS/BCI est porté par RBPraeceptor, structure dédiée à l’enseignement supérieur, à la recherche académique et au conseil stratégique avancé, opérant à l’interface entre transmission pédagogique, formalisation théorique et pratiques organisationnelles réelles. Cette position délibérément transversale permet de construire des outils de mesure ancrés dans les contraintes réelles des organisations et des institutions tout en soumettant ces outils à l’exigence de rigueur formelle que la recherche académique impose et à l’exigence de transmissibilité que l’enseignement garantit, deux exigences dont la combinaison est précisément ce qui distingue le programme NAS/BCI des approches purement théoriques qui formalisent sans mesurer et des approches purement opérationnelles qui mesurent sans théoriser.
La validation du programme passe par un circuit de conférences internationales couvrant des disciplines et des contextes d’application délibérément hétérogènes, une hétérogénéité qui est elle-même un argument en faveur de la généralité du framework : une méthodologie qui produit des résultats cohérents et interprétables dans des contextes aussi différents que la stratégie de marque B2B et l’évaluation des politiques fiscales publiques démontre une robustesse conceptuelle que les approches mono-domaine ne peuvent pas revendiquer. Les conférences AEME, Austrian Economics Meeting Europe, et AMA Global Conference constituent les deux premiers jalons de cette validation interdisciplinaire, en soumettant le framework à des communautés académiques dont les exigences méthodologiques et les cadres interprétatifs sont distincts, et dont l’acceptation simultanée constitue une forme de triangulation disciplinaire que le programme cherche à maintenir dans ses développements futurs.
Collaborations et perspectives
Le programme NAS/BCI en est à ses premières instanciations empiriques, et les résultats des deux publications initiales, bien qu’issus de proof-of-concepts sur données synthétiques ou sur des corpus limités, confirment la faisabilité computationnelle du framework et ouvrent des directions de développement dont la réalisation requiert des collaborations que le programme cherche activement à construire. La validation sur des données organisationnelles réelles est la priorité la plus immédiate : appliquer le framework à des corpus de marque réels dans des contextes B2B ou institutionnels permettrait de tester la robustesse des scores NAS et BCI face à la complexité et à la variabilité des données terrain, d’affiner les paramètres de la fenêtre temporelle optimale selon les secteurs, et de produire des résultats comparables entre organisations qui constitueraient la première base empirique solide du programme.
Au-delà de la validation empirique, deux directions d’extension thématique sont en cours d’exploration. La première concerne l’application du framework à l’évaluation de la cohérence des politiques climatiques et de la régulation de l’IA, deux domaines où l’écart entre engagements déclarés et comportements observables est particulièrement documenté qualitativement mais rarement mesuré de manière systématique et reproductible, et où une mesure rigoureuse de la cohérence apporterait une contribution analytique distincte des approches d’audit et de conformité existantes. La seconde direction concerne le développement de l’architecture technique du framework, notamment l’intégration de chaînes de Markov non homogènes pour la modélisation des transitions narratives dans des environnements à forte variabilité contextuelle, et l’exploration de mécanismes de vérification formelle pour renforcer la robustesse des scores dans des contextes à données rares ou bruitées.
Les chercheurs, praticiens et institutions souhaitant explorer une collaboration, une application du framework à leur contexte spécifique, ou contribuer au développement des composantes méthodologiques du programme sont invités à prendre contact directement. Le programme est également ouvert aux retours critiques sur les quatre questions ouvertes identifiées dans les publications initiales : les fenêtres temporelles optimales selon les industries et les contextes institutionnels, les compromis entre annotation narrative manuelle et assistée par LLM, la validité empirique de l’orthogonalité NAS/BCI sur des données réelles, et les prérequis organisationnels pour une adoption du framework dans des contextes à ressources contraintes.
La méthodologie NAS/BCI constitue le fondement analytique de la mission Télos, qui en propose une application opérationnelle aux organisations souhaitant mesurer et reconstruire leur cohérence stratégique.